Les sciences du langage
un vaste champ de recherche...
L'appellation " sciences du langage " est relativement récente : elle est, depuis quelques décennies, celle du champ qui s'appelait auparavant " linguistique ", comme en témoigne le nom de la 7e section du Conseil national des universités (CNU). Panorama d'un champ de recherche très riche et de nombreuses approches.
Les sciences du langage couvrent les recherches portant principalement sur le langage humain, c'est-à-dire en fait sur les langues et leurs alentours. D'autres langages humains ou non, phénomènes " sémiologiques " ou " sémiotiques ", sont en effet prioritairement rattachés à d'autres domaines : le langage " non verbal " (mimo-posturo-gestuel), par exemple, est plutôt rattaché à la psychologie ou à l'éthologie, le langage vestimentaire à la sociologie, à l'anthropologie ou à la psychologie sociale, le langage informatique aux mathématiques...
L'histoire des sciences nous montre qu'il est difficile d'étudier un objet complexe sans être amené, de manière ponctuelle ou fondamentale, à croiser d'autres objets et d'autres champs, tant les frontières en apparaissent fragiles. De plus, les travaux véritablement interdisciplinaires produisent des déplacements d'objets et des reconstructions théoriques, et pas seulement des " interdisciplines " à la marge des champs qu'elles chevauchent. L'élargissement de " linguistique " à " sciences du langage " signifie ces extensions du champ et ces diversifications théoriques, puisque le terme linguistique renvoie principalement, aujourd'hui, aux travaux sur les formes, les mécaniques internes des langues et leurs conséquences théoriques et pratiques, par distinction d'une sociolinguistique qui renvoie principalement à des travaux sur les usages, les fonctions sociales des langues et leurs conséquences. Diverses approches théoriques et méthodologiques se répartissent entre ces deux pôles. Toutes ou presque ont des retombées pratiques ou sont inspirées par des finalités pratiques.
Le résultat d'une histoire
Cette diversité est le résultat d'une longue histoire et de révolutions récentes. L'analyse du langage humain est née au cours de l'Antiquité et du Haut Moyen-Âge dans de rares cultures où l'écriture avait une place importante. L'écriture facilite en effet l'objectivation de la langue, sa permanence et sa manipulation, même si, en même temps, elle en modifie les constituants (l'oralité et ses spécificités) et les fonctionnements (des dialogues toujours contextualisés dans des sociétés souvent plurilingues). En Occident, cette analyse a été initiée par les Grecs anciens, avec une particularité importante : elle a été réalisée par des logiciens dans un contexte ethnocentriste et monolingue, c'est-à-dire pour qui seul le grec était une langue, le reste n'étant que borborygmes de barbares. On a donc voulu chercher dans le langage un ordre universel de type rationnel, et, lorsqu'on ne le trouvait pas, on l'inventait en prescrivant des formes jugées " meilleures " au lieu de décrire des formes attestées. C'est l'origine de la grammaire prescriptive (correct/incorrect) privilégiant l'écrit littéraire, recherchant une " langue parfaite ", transparente, homogène, rationnelle. Via les grammaires latines, elle a été transférée sur les langues occidentales en même temps que sur leur étude.
Les débuts de la linguistique
Au cours du XIXe siècle, la linguistique émerge en même temps que les autres sciences humaines et sociales (SHS). Les philologues analysent des états de langues anciens pour mieux comprendre les manuscrits et l'évolution historique des langues, notamment celles issues du latin. Ils ouvrent ainsi les deux pôles qui vont organiser les recherches jusqu'à aujourd'hui : l'analyse de codes centrée sur des corpus monolingues écrits (pour " décoder " des textes anciens) et l'analyse de variations en contexte social (pour comprendre l'évolution des langues). Ces travaux débouchent notamment sur la grammaire comparée et la dialectologie. La première consiste à rechercher les parentés et les origines communes de groupes de langues en comparant les traces écrites les plus anciennes. La seconde consiste à étudier la variation géographique des langues, à travers leurs réalisations orales locales et vivantes (appelées " dialectes "), y compris pour y trouver des éléments dont ont été expurgées les variantes écrites normatives (alors appelées " langues ") et qui peuvent aider à mieux en retracer l'histoire. Le contexte intellectuel d'intérêt pour les " nationalités ", l'Histoire, le " folklore "... ne sont pas étrangers aux développements scientifiques à cette époque.
La langue, objet clos ou fait social ?
À la fin du XIXe, deux figures font véritablement naître la linguistique. Ferdinand de Saussure (suisse francophone, 1857-1913) rompt partiellement avec la tradition grammaticale à travers un programme théorique (son Cours de linguistique générale, 1916) qui privilégie, en principe, la description de la langue orale contemporaine " en elle-même et pour elle-même ". Mais, en construisant un objet " Langue " clos, distinct de ses usages (la " parole ") et de son contexte, Ferdinand de Saussure se centre sur la mécanique interne du code pensé comme homogène et dans un cadre monolingue. Pour rechercher cette Langue, la plupart des chercheurs vont, soit prendre pour corpus du texte écrit normatif (comme la grammaire traditionnelle), soit produire eux-mêmes les données par introspection : chaque locuteur d'une langue étant censé posséder le système de la Langue en question, il peut produire des énoncés représentatifs de la Langue ou réfuter des énoncés dits " agrammaticaux ", c'est-à-dire " impossibles dans le système de cette Langue ".
L'autre grande figure, le linguiste français Antoine Meillet (1866-1936), est également sociologue et historien : pour lui, la langue est avant tout un fait social en même temps qu'un système. Les pratiques sociales, les facteurs sociaux dits externes jouent un rôle fondamental dans le système et le fonctionnement des langues, qui obéissent à un ordre fonctionnel et pas uniquement rationnel (Linguistique historique et linguistique générale, 1921).
Le XXe siècle est celui du fort développement de la linguistique, selon ces deux axes qui, tour à tour, font émerger des théories dominantes et parfois croisées (comme la célèbre linguistique fonctionnelle d'André Martinet). Après une période, 1930-1970, dominée par les approches " internes ", les approches socio- (interactionnisme, variationnisme...) ont affirmé une petite " révolution copernicienne " en réfutant l'ensemble des postulats saussuriens et en proposant un objet repositionné : des pratiques langagières hétérogènes produites dans et par des interactions et des contextes sociaux, en mobilisant désormais les concepts clés de répertoire langagier (qui se substitue à celui de langue), de représentation (issu de la psychologie) et de groupe social (issu de la sociologie), et l'épistémologie de la pensée complexe.
Recherches actuelles et retombées
Il est difficile de donner un panorama précis des recherches menées dans un champ aussi riche, rien qu'en France, d'autant qu'au-delà des chercheurs inscrits à la 7e section du CNU ou faisant partie de la 34e section du CNRS (Représentation, langage, communication), il y a des spécialistes des sciences du langage dans d'autres secteurs, notamment dans les langues de spécialité (anglais, breton, arabe…) et les SHS en général. L'index de l'Annuaire des Sciences du Langage (une association française) compte par exemple plus de cent domaines. Outre les noms de langues ou de concepts précis comme l'anaphore (reprise d'un segment du discours par des substituts), ou la parémiologie (étude des proverbes), les domaines qui regroupent le plus de chercheurs en 2003 sont : acquisition, contacts de langues, didactique, analyse du discours, énonciation, épistémologie, interaction, lexicologie, pragmatique, sémantique, sociolinguistique, syntaxe, linguistique du texte.
Côté applications : les langues et les pratiques langagières sont un élément majeur de la vie des humains et de leurs sociétés, grâce auxquelles non seulement ils communiquent, mais aussi ils s'approprient le monde et construisent leurs identités. La diversité des langues motive donc de nombreuses recherches aux retombées directes : enseignement, traduction, terminologie, traitement automatique, cognition, gestion politique..., qui nécessitent elles-mêmes des descriptions des langues et des situations sociolinguistiques.